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Le grand cadavre à la renverse du « barrage républicain »

Depuis 2002, une tradition bien particulière continue de marquer la vie politique française, celle du « barrage républicain ». Le principe est connu : à n’importe quel scrutin où le Front national/Rassemblement national est présent au second tour, toutes les forces politiques dites « républicaines » se doivent de rallier son adversaire, quelle que soit sa couleur politique.

20 ans après, nous en sommes à la troisième itération présidentielle de ce phénomène. Alors que le RN compte sur un ralliement significatif des électeurs de Jean-Luc Mélenchon pour triompher d’Emmanuel Macron, quelques observations s’imposent, aussi bien sur la signification du barrage républicain pour les Français de droite, comme pour les Français de gauche.

¡No pasarán ! et le chantage à l’extrémisme

Le principe du barrage républicain est fondé sur la distinction ontologique entre les « républicains », évidemment généreux, raisonnables et humanistes et les « antirépublicains », fascistoïdes partisans de la haine de l’autre et du repli sur soi. Autrement dit, l’électeur qui envisagerait de rallier les seconds n’opèrerait pas un choix politique mais bien un choix moral, indéfendable et infâmant.

Cette technique d’intimidation vise principalement l’électeur de droite classique (ou « républicaine », comme le veut d’ailleurs l’expression consacrée) qui, devant les trahisons successives du RPR, de l’UMP et de LR, pourrait songer à défendre ses intérêts de façon authentique en votant pour un candidat populiste et identitaire. Une telle alliance constituerait un danger de taille, à la fois pour la gauche et pour le bloc centriste. Derrière les hurlements indignés des bonnes âmes, il faut identifier derrière l’appel au barrage républicain, non seulement un geste d’adhésion idéologique au progressisme mondialisé et managérial mais à part égale, il s’agit d’un cri d’orfraie des valets du statuquo, terrifiés à l’idée de céder leur prestige de classe, celui de la gauche culturelle.

Preuve de la persistance de l’hégémonie culturelle de la gauche, cette intimidation intellectuelle ne fonctionne que parce la droite accepte que son obsession de respectabilité soit prise en otage par le système médiatique.

La chute de Valérie Pécresse et le transfert d’une partie de la droite classique vers la candidature d’Éric Zemmour est un premier pas de cette émancipation.

Antifascisme ou anticapitalisme ? La gauche écartelée

Historiquement, la gauche se définissait par son anticapitalisme. Si celui-ci se déclinait au gré des solutions proposées par les différentes nuances de la gauche (selon que celle-ci fût anarchiste, communiste, socialiste ou syndicaliste), il constituait clairement l’ADN de la gauche. Par conséquent, agir « en homme de gauche » revenait simplement à s’opposer de façon radicale au capitalisme.

Les années 20 et la mise en place de la stratégie de l’ « antifascisme » ont considérablement brouillé les lignes pour la gauche : désormais, pour elle, deux impératifs moraux se disputent la première place des priorités politiques. Il fallait désormais être à la fois antifasciste en plus de s’opposer au capitalisme. Un siècle plus tard, après la mort des utopies socialistes, et alors que le terme de « fascisme » a été intégralement vidé de son sens, à tel point qu’il peut désigner un parti politique séduit par la démocratie directe et le républicanisme, cette compétition des priorités pose un grave problème pour la gauche.

L’homme de gauche qui se verrait séduit par les lumières du populisme de droite, seule force politique capable de freiner la mondialisation économique et le déclassement généralisé, se retrouverait aussitôt suspecté de sympathies fascistes. Alors, contrit et penaud, il reviendrait dans le sérail de la coalition « républicaine » (dirigée aujourd’hui par le bloc centriste), maugréant qu’il glisserait l’enveloppe dans l’urne. 5 ans plus tard, après la catastrophe du macronisme, il jure qu’on ne l’y reprendrait pas… Avant de se plier une nouvelle fois au même rituel d’humiliation.

La puissance du conditionnement psychologique antifasciste est telle qu’il semble tout à fait acceptable pour les électeurs d’un Fabien Roussel ou d’un Jean-Luc Mélenchon de voter au second tour pour un banquier qui éborgne les Gilets jaunes, afin de faire barrage contre la candidate plébiscitée par les classes populaires. Certes, ils n’hésitent pas à rappeler qu’ils lutteront contre Macron dès que celui-ci sera élu (un projet douteux tant le président sortant s’est montré dur dans sa répression des mouvements de rue). Il n’empêche qu’à deux reprises, l’électeur de gauche se sera rangé derrière le candidat de la mondialisation et se sera rallié, de fait et quoi qu’il en dise, à son camp politique.

À en croire les enquêtes, une part plus importante des électeurs de La France Insoumise seraient prêts à voter pour Marine Le Pen qu’en 2017. Si cela venait à se confirmer (ce qui est peu probable), on peut tabler sur l’épuisement relativement rapide de la stratégie de « barrage républicain ». La question qui se pose est donc fort logiquement : quelle part des électeurs de gauche fera preuve de la détermination nécessaire pour franchir le Rubicon et s’extraire du conditionnement psychologique ambiant ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : dans sa forme actuelle, la démocratie française fonctionne comme un dispositif de domestication psychologique, maladroit mais somme toute toujours efficace.

Clément Martin

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