Accueil | Articles | Tribunes | De quoi le « choc des civilisations » est-il le nom ?

De quoi le « choc des civilisations » est-il le nom ?

Tribune de Jean-David Cattin paru sur le site Boulevard Voltaire.

Régulièrement, l’expression « choc des civilisations », tirée de l’essai du même nom rédigé par le professeur américain de sciences politiques Samuel Huntington, est utilisée dans le débat public. Force est de constater qu’elle l’est souvent à mauvais escient.

Certains l’imaginent comme étant le manifeste impérialiste des néo-conservateurs américains et le fondement de leur interventionnisme à tout crin. Certains pensent même qu’il s’agit d’une sorte de nouvel appel à une croisade de la démocratie libérale contre le monde musulman. En somme, elle constituerait un condensé de la politique étrangère américaine telle qu’elle a été appliquée par les faucons de l’administration Bush. On ne pourrait pas se tromper davantage.

C’est même l’exact inverse, puisque cette thèse s’oppose frontalement à celle de Francis Fukuyama, universitaire lui aussi, qui prétend que l’histoire serait terminée, que la démocratie libérale aurait triomphé et qu’il faudrait ainsi la répandre dans le monde entier, par la guerre si nécessaire. Ainsi, Fukuyama a souhaité et encouragé à de nombreuses reprises la guerre en Irak, lorsque Huntington, lui, la critiquait.

Le drame est que l’expression « choc des civilisations » a une telle puissance d’évocation que certains se la sont désormais appropriée pour justifier, ou bien dénoncer, une politique qui va en fait à l’encontre des idées d’Huntington.

Or, quelles sont les principales thèses du « choc des civilisations » tel que défini par Huntington dans son ouvrage ? Il n’existe pas de civilisation mondiale ; la démocratie libérale n’est pas universelle et les droits de l’homme sont vus dans de nombreux pays comme une création occidentale incompatible avec leur civilisation ; les civilisations africaines et musulmanes connaissent une démographie très dynamique au contraire de l’Europe, l’Amérique et la Russie, ce qui bouscule les rapports de force entre les ensembles civilisationnels ; la jeunesse de la population de ces civilisations les rend plus propices au développement de mouvements radicaux et guerriers et augmente donc la probabilité de conflits identitaires ; les budgets militaires déclinants du monde occidental en dehors des États-Unis, accentuent et illustrent la dilution de la puissance occidentale dans le monde ; un monde bipolaire dont les deux centres d’attraction étaient Moscou et Washington est en passe de devenir un monde multipolaire ; les dimensions ethniques et religieuses seront proportionnellement plus importantes dans les conflits à venir.

Cette dernière phrase résume presque à elle seule la thèse d’Huntington : les confrontations idéologiques ont tendance à devenir minoritaires et les lignes de fracture – à l’intérieur des États comme dans le cadre des relations internationales – se dessinent dorénavant de plus en plus souvent autour des questions identitaires. Il ne s’agit pas de s’en réjouir ou d’en désespérer, il s’agit simplement de ne pas le nier. C’est le propre des idéologues, en particulier ceux de gauche, que de refuser le réel. Le rôle des acteurs politiques est tout au contraire de l’affronter, et le dompter.

Dans la même catégorie

Taha Bouhafs et l’agonie interminable de la politesse politique

Dans un tweet récent[1], la journaliste du Figaro Eugénie Bastié se lamentait du fait que le militant indigéniste notoire Taha Bouhafs (épinglé à de multiples reprises dans son propre camp pour des déclarations incendiaires) retire sa candidature aux législatives dans...

La France contre les rentiers

Ce que les élections présidentielles passées et les législatives à venir révèlent de la société française, c’est qu’elle est aux mains des rentiers. Mais ceux-ci ne constituent pas une « classe » monolithique et indifférenciée ; ils sont plutôt un assemblage de...

La violence de l’assimilation et la réponse identitaire

Éric Zemmour a sans conteste été le candidat de la transgression : en parlant de Grand Remplacement et de remigration, il a permis à la cause identitaire d’affaiblir les digues du multiculturalisme et de l’immigration de masse en France. Si la droite ne veut pas se...

Les mathématiques, ennemies du Progrès ? Les réfugiés ukrainiens contre le dogme multiculturel

Depuis l’arrivée des réfugiés de guerre ukrainiens en France, plusieurs médias ont relayé la surprise des professeurs devant les talents en mathématiques des élèves nouvellement arrivés comparés à ceux des « Français »[1]. Quelles sont donc les raisons mystérieuses...

Débats de l’entre-deux tours : les nouveaux archétypes de la démocratie française

Au-delà des sujets abordés et de savoir qui a « gagné » le débat de l’entre-deux tours, il importe surtout de comprendre que cette rencontre médiatique a permis de confirmer l’apparition de nouveaux archétypes dominants dans la politique française, incarnés dans les...

Non, Macron n’est pas libéral

C’est un refrain devenu classique dans le commentariat français : qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, une chose est sûre concernant Emmanuel Macron : c’est un président libéral. Pour certains, il est un « néo » voire « ultralibéral », pourfendeur de la dépense...

La France contre les boomers

Malgré un quinquennat désastreux sur tous les plans et une détestation populaire rarement vue pour un président de la Ve République, Emmanuel Macron a été réélu. Et ce de façon confortable. Ce paradoxe est incompréhensible pour celui qui ne voit pas que la France est...

Le grand cadavre à la renverse du « barrage républicain »

Depuis 2002, une tradition bien particulière continue de marquer la vie politique française, celle du « barrage républicain ». Le principe est connu : à n’importe quel scrutin où le Front national/Rassemblement national est présent au second tour, toutes les forces...