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Le wokisme peut-il gagner ?

Pierre Valentin, rapporteur d’une longue note d’une soixantaine de pages publiée par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), est optimiste. Pour lui, le wokisme ne peut pas durer. C’est dans son essence même. « Un tableau dans un musée possède un cadre. Si j’explique que pour être plus inclusif, je vais élargir les limites de cet objet, passé un certain stade, l’objet va disparaître, car il ne voudra plus rien dire. On a expliqué que l’art était partout, qu’il pouvait tout être, afin d’être “inclusif”. Résultat, il n’y a plus d’art nulle part. L’inclusion est donc une destruction. » (Le Point, 3 août 2021). L’auteur prend l’exemple de l’acronyme LGBT qui n’en finit plus de s’allonger, et du drapeau arc-en-ciel qui sera bientôt illisible à force de rajouter des couleurs, puisqu’il y a maintenant celles de Black Lives Matter, des trans et des « non-binaires ».  « Ce drapeau, ajoute-t-il, ne veut plus rien dire. C’est la logique finale d’autodestruction. »

Le wokisme est une idéologie. Or, les idées ont leur propre vie, en marge de leurs fondateurs. Les auteurs libéraux, du 18e siècle jusqu’aux années 1950, de Adam Smith à Friedrich Hayek, n’avaient certainement pas imaginé que le libre-échange irait jusqu’au commerce d’enfants à naître, via la GPA. Les marxistes du 19e auraient sûrement récusé le goulag si on leur avait annoncé les conséquences de leur projet. Plusieurs penseurs nationalistes du 20e siècle considéraient que le capitalisme et la démocratie, trop ouverts et fragiles par nature, succomberaient sous les coups du socialisme. Les idéologies ne sont pas des objets qui tombent en panne à cause d’un vice de fabrication. L’inclusivité propre au wokisme n’est pas le talon d’Achille du wokisme. Une idéologie fondée sur l’erreur est un virus : il se répand et mute au fur à mesure des rencontres. Il n’y a qu’à voir le maoïsme et la situation politique en Chine, surprenante pour un Occidental qui a vu l’URSS mourir. Le wokisme ne peut pas s’auto-détruire et partir comme il est venu, il est la destruction. Peu importe qu’une majeure partie de la population n’y adhère pas, voire ignore son existence. Ce qui compte, c’est l’avant-garde militante qui le met en branle et infuse l’espace public.

Or, sur ce terrain, le wokisme remporte des victoires éclatantes. Plusieurs institutions, entreprises et médias ont choisi, par exemple, l’écriture inclusive. « Nous nous sommes fixés comme mot d’ordre de l’employer partout, peu importe le support », se félicite Sarah Legrain, oratrice nationale et cadre de la France Insoumise. « Nous voulons visibiliser les femmes en nous adressant à elles directement. » Europe Écologie-Les Verts, le Parti communiste français, Génération.s et le PS ont emboîté le pas. A l’intérieur de la gauche, Mélenchon a donc été moteur. D’ailleurs, la marginalisation intellectuelle du républicanisme classique, au profit de l’indigéno-wokisme de Danielle Obono, montre bien qui porte la culote à LFI. Malgré la droitisation de la France et les succès de Zemmour, la gauche demeure une force intellectuelle de premier plan : les mots qu’elle utilise deviennent viraux. Par exemple, « sans-papiers », « migrants », « féminicides ». A Lyon et Paris, l’écriture inclusive se développe. « Anne Hidalgo a écrit aux différentes directions de la ville pour leur préconiser de ne plus faire de communication stéréotypée, et donc de privilégier l’écriture inclusive », selon Hélène Bidard, élue communiste adjointe à l’égalité femmes-hommes. A LR, on s’y oppose : « L’écriture inclusive est une hérésie, un diktat qu’essayent de nous imposer certains partis. C’est du terrorisme culturel », condamne Pierre-Henri Dumont, député et secrétaire général adjoint des Républicains (Le Figaro, 23/02/2021). Mais à part se plaindre, que fait concrètement la droite ?

Netflix, les sites de vente Zalando et Vinted, Canal+, le bailleur social 3F, l’Isen – école d’ingénieur dans le Var – ou la Cnam, grande école d’enseignement supérieur, utilisent l’écriture inclusive (Motsclefs.net, 30/06/2020). Le wokisme a déjà remporté une bataille, la plus facile : celle de la victimisation. De peur de subir les plaintes de twittos mégalos et narcissiques, un nombre croissant de structures, par souci de leur image publique, promeuvent des initiatives woke, tel que Uber et son soutien au BLM. Business is business : pour de bêtes raisons publicitaires, des doses de wokisme sont déversées un peu partout.

Incontestablement, le wokisme peut gagner. Il peut gagner comme le marxisme, malgré la chute des dictatures soviétiques en Europe, a perduré sous le visage du marxisme culturel, étendant sa logique binaire (« dominants » contre « dominés ») à d’autres domaines que l’économie. Il est donc bien trop tôt pour dresser l’acte de décès du wokisme. Le combat ne fait donc que commencer.

Clément Martin

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